Des migrants sur la route de l’exil, à Agadez, au Niger, en avril 2017.
Des migrants sur la route de l’exil, à Agadez, au Niger, en avril 2017.
Crédits : ISSOUF SANOGO/AFP

Ils parcourent des milliers de kilomètres de l’Afrique de l’Ouest jusqu’à Calabar, dans le sud du Nigeria, où une embarcation de fortune les conduira vers une « vie meilleure ». Ces migrants-là ne traversent pas la Méditerranée. Leur objectif n’est pas l’Europe, mais les riches pays pétroliers africains.

Symphorien Hounkanrin, 35 ans, est originaire de Ketonou, un village pauvre du Bénin. Hormis la pêche, « il n’y a rien à faire là-bas » pour les jeunes qui, comme lui, ont arrêté l’école en CM2. Ses frères sont tous partis à Libreville, au Gabon, ou à Malabo, en Guinée équatoriale. « Il y a le travail, tu peux gagner beaucoup là-bas », s’enflamme le jeune homme, qui rêve de les rejoindre. « Tu peux revenir construire une belle maison au village, comme ceux qui sont en Europe ! »

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Près de 87 % des migrants africains vont chercher du travail à l’intérieur de leur continent, rappelait l’ONU en 2015. A l’image du Gabon et de son 1,8 million d’habitants, les pays producteurs d’or noir faiblement peuplés attirent chaque année une main-d’œuvre étrangère abondante. Pour les atteindre, Burkinabés, Maliens, Nigérians ou encore Béninois n’hésitent pas à prendre tous les risques.

Les passeurs ont pignon sur rue

Grâce à la libre circulation dans l’espace économique ouest-africain (Cédéao), la plupart rejoignent par la route Calabar, au Nigeria. A quelques miles nautiques des pays convoités, ce paisible port du golfe de Guinée est devenu en quelques années la plaque tournante du trafic de migrants vers l’Afrique centrale.

« Personne ne sait combien partent, ni combien meurent » en chemin, car très peu d’Etats africains possèdent ce genre de statistiques, explique à l’AFP Nassirou Afagnon, représentant de l’Organisation internationale des migrations (OIM) au Bénin.

Devant un petit embarcadère jonché de détritus, un employé de la Maritime Union (transports maritimes) promet à ses clients potentiels un voyage garanti « sans contrôle d’identité » : 7 000 nairas (20 euros) jusqu’au port camerounais de Limbé. De là, un autre bateau les emmène au Gabon pour 15 000 francs CFA (23 euros). Pour la même traversée, certains extorquent jusqu’à 350 000 francs CFA (533 euros) par migrant.

Les passeurs ont pignon sur rue le long de la Marina Bay, en plein centre de Calabar. On les surnomme ici les « businessmen ». La journée, ils convoient en toute légalité pêcheurs et marchandises vers les ports nigérians voisins. Mais avant les premières lueurs de l’aube, c’est un autre genre de cargaison, humaine et silencieuse, qui embarque dans leurs pirogues de fortune.

« Des “agents” peu scrupuleux »

Fin février, Joe Abang, le ministre de la justice de l’Etat de Cross River a tiré la sonnette d’alarme : « Calabar est devenu LE port de transit pour les trafiquants », a-t-il prévenu lors d’une réunion publique. « Ils utilisent les ports et les différentes lagunes de la zone pour transporter leurs victimes dans des pays comme le Cameroun, la Guinée équatoriale et le Gabon, entre autres, a-t-il dénoncé. Mais j’ai de mauvaises nouvelles pour eux. Cross River n’a jamais été et ne sera jamais un refuge pour les criminels. »

Surplombant la lagune, le musée de la ville rappelle pourtant d’où vient la richesse de ses habitants. Cruelle ironie de l’histoire, Calabar fut entre le XVIIe siècle et le XIXe siècle un port majeur de commerce d’esclaves à destination du Nouveau Monde.

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Les Efik (ethnie locale), qui capturaient les hommes des tribus de l’intérieur pour les troquer contre des breloques aux Européens, étaient même réputés « très bons négociateurs », peut-on lire sur les murs défraîchis de cette ancienne demeure coloniale. « Nous avons intégré l’esclavage dans nos mentalités », assène Bassey Ndem, un ancien ministre de Cross River. « Mais maintenant, c’est eux [les Africains] qui supplient pour monter dans les bateaux. »

Le voyage, qui dure plusieurs jours, est « très bien organisé par des agents peu scrupuleux qui réceptionnent les migrants à chaque étape », note Nassirou Afagnon, de l’OIM, qui a pris en charge plusieurs dizaines de retours volontaires en 2016. Il est aussi plein de dangers.

Des frontières maritimes poreuses

Peu médiatisés par rapport à la Méditerranée, les naufrages de pirogues surchargées surviennent régulièrement au large des côtes Atlantique. Une nuit de janvier, un jeune du village de Symphorien a disparu en mer. Ses parents, qui l’attendaient au Gabon, n’ont plus eu de nouvelles. « Son portable a été coupé peu après le départ de Calabar et plus rien depuis. Les bateaux se gâtent [cassent] souvent », explique avec fatalisme le jeune Béninois qui ne se décourage pas pour autant.

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Les services de l’immigration locale sont souvent impuissants face au trafic de migrants facilité par des frontières maritimes poreuses. « Dans la plupart des cas, ils ne sont pas détectés », explique sous couvert d’anonymat un policier. « Ils adaptent leurs itinéraires et nous n’avons pas assez de bateaux pour arrêter les trafiquants » dans les dédales de lagunes et de cours d’eau de la région.

Des mineurs, souvent très jeunes, tombent dans le piège des réseaux de passeurs, qui viennent les chercher jusque dans leurs pays d’origine après avoir promis à leurs familles de les envoyer à l’école. Une fois arrivés à destination, des « soi-disant oncles ou tantes » les font travailler comme domestiques ou vendeurs de rue, explique l’agent de l’immigration. « En fait, c’est de l’esclavage. »

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