Il resterait, se dit-il, des endroits où on ne commence pas sa journée par un cours de swing. Certainement pas dans ce château près de Chantilly où, à 8 h 30 un samedi, la prof de danse qui glisse sur le parquet est aussi la fondatrice d’une entreprise spécialisée en intelligence artificielle et profils cognitifs. Certes, tous les participants au week-end ne dansent pas le swing. Un cours de corporate yoga, oui, du yoga au bureau, se tient simultanément dans une autre salle.

Les 13 et 14 mai, au séminaire d’imagination du futur L’Echappée volée, à Chantilly.

L’Échappée volée, insiste son fondateur, Michel Lévy-Provencal, c’est d’abord un moment pour se déconnecter. Derrière lui, dans l’auditorium, est quand même affiché le nom du serveur Wi-Fi. Un orateur sera bientôt là pour dénoncer la « gloutonnerie attentionnelle » de l’époque face à un parterre de gens la main sur leur smartphone. « L’essentiel du week-end, explique encore son fondateur, ce sont les liens que vous allez tisser. » Avec des gens qui, pour la plupart, sont des marchands de futur – « change manager », « directeur d’agence de communication responsable » ou « avocat technologue » – et quelques semi-people de l’entreprise, comme Isabelle Juppé ou la grande chef en communication Anne Méaux. On aura des pots, des repas et des icebreakers pour échanger à propos de demain, s’interroger sur les routes à prendre. Le tarif du week-end complet est de 2 400 euros, mais difficile de savoir qui les a vraiment versés. Mis à part le concert de Camélia Jordana au dîner, les danseurs contorsionnistes au look SM berlinois, et des repas partagés, le gros du programme est fait de talks.

Les Américains, des bêtes de scène

La différence entre un discours et un talk tient à la mise en scène. Laurent Lévy, spécialiste en nanomédecine, commence sa présentation en exhibant un gros sac de médicaments : « Ça, c’est la quantité que nous consommons en moyenne par an. » L’Américaine Julia Shaw diffuse la vidéo d’un jeune homme qu’on a convaincu de faux souvenirs. Les Américains sont des bêtes de scène. Nous le deviendrons bientôt, nous Français, qui prenons pour la première fois la parole en public le jour du bac de français, nous promet l’intervenante du talk. Le livre Révélez le speaker qui est en vous, déposé la veille sur les lits des invités, n’a peut-être pas suffi. Elle nous apprend que les poissons rouges ont une capacité d’attention de neuf secondes, les humains de huit. C’est peut-être bidon mais c’est avec ce genre d’affirmation que les talks retiennent notre attention.

Le temps se gâte, mais peu importe, dans le hall se trouvent des parapluies connectés qui peuvent vous prévenir qu’il va pleuvoir. On a réinventé la goutte d’eau. Sur scène, la scientifique américaine Liz Parrish explique qu’elle s’est injecté deux thérapies géniques. « Pourquoi ? Parce que je meurs d’une maladie. La même que vous. Le vieillissement biologique », affirme-t-elle. « Peut-être qu’elle a 90 ans », me souffle mon voisin. Elle nous parle de son entreprise Bioviva et on est bientôt tous prêts à se faire vacciner contre la mort.

Il y a sûrement là des génies et des charlatans, mais rien, sur leur badge, ne permet de les distinguer. Peut-être devrait-on demander ces informations au magicien mentaliste invité qui vient de deviner le prénom du compagnon d’une participante. Scott Atran, anthropologue franco-américain spécialiste du terrorisme, vient expliquer à tous ceux qui ont des ados que ce ne sont pas les discours sur la modération qui auront raison du terrorisme. Les djihadistes, insiste-t-il, sont des gens qui croient en quelque chose. Il cite George Orwell notant qu’Hitler avait compris que l’être humain désirait plus que du confort et de la sécurité, qu’il avait aussi besoin de luttes et de sacrifices.

L’intelligence artificielle aura de l’âme. Les robots ne nous piqueront pas notre boulot. On ira sur Mars et les Français y auront un village.

Les paroles de la chanson Mad World s’affichent à l’écran. « When people run in circles, it’s a (…) Mad World » (quand les gens tournent en rond, c’est un monde fou). Le monde est fou mais à l’Échappée volée, il n’est pas inquiétant. Certes, on frémit en entendant qu’une personne sur deux née après 1960 aura un cancer. Mais aussitôt après, une chercheuse assure que l’interférométrie optique permettra de détecter des mélanomes. Des maladies vont être guéries. L’intelligence artificielle aura de l’âme. Les robots ne nous piqueront pas notre boulot. On ira sur Mars et les Français y auront un village, « la République en Mars », promet une chercheuse américaine. La conférence du dernier jour a été décalée pour permettre au public de suivre la passation de pouvoir entre François Hollande et Emmanuel Macron. Les startupeurs et autres consultants en monde-qui-change sont convaincus que cet énarque inspecteur des finances passé de la banque à la politique est l’un des leurs.

Un intervenant présente une plateforme de « désescalade » des conversations sur Internet. Un autre a lancé Kalinsoutra, « le Kama-sutra des câlins ». Il descend de la scène en serrant quelqu’un contre lui. Ceux qui s’énervent d’un président Macron chantant La Marseillaise la main sur le cœur feraient mieux de se préoccuper de la multiplication des hugs à l’américaine en France.

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L’humoriste Cyril de Lasteyrie clôt la journée. Il s’éblouit de tous les gens formidables qu’il a rencontrés. Mais se demande comment sortir de l’entre-soi. Les gens continuent à rire sans comprendre que lui ne riait plus. Il projette une pyramide de Maslow des motivations humaines et se demande, en pointant l’étage de réalisation de soi tout en haut : « Est-ce qu’on va attendre là-haut en faisant du yoga ? » L’Échappée volée, il trouve qu’il serait temps de l’appeler L’Échappée rendue.

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