Lors de la Gay Pride à Entebbe, en Ouganda, le 8 août 2015.
Lors de la Gay Pride à Entebbe, en Ouganda, le 8 août 2015.
Crédits : ISAAC KASAMANI/AFP

L’homosexualité est condamnée par la loi au Sénégal comme dans trente-six Etats en Afrique. Elle est considérée par la société comme un crime, une pratique « non naturelle », une malédiction. Elle souffre d’une illégitimité sociale. Le droit sénégalais est un droit hérité de la colonisation. Les gouvernements postcoloniaux se sont appuyés sur cet héritage pour consolider la criminalisation de l’homosexualité en Afrique. Ainsi, au Sénégal, l’article 319 du Code pénal adopté le 21 juillet 1965 condamne à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 100 000 à 1 000 000 de francs CFA (de 150 à 1 500 euros) les personnes présumées homosexuelles.

Même si l’homosexualité n’est pas explicitement mentionnée dans cette disposition de la loi, cet article sert de base juridique pour punir les homosexuels. Si la vie privée peut être du ressort de la famille, la morale publique est du ressort de l’Etat, qui se porte garant du respect des normes sociales. Le flou juridique entretenu par le Code pénal sénégalais autour de l’homosexualité offre une panoplie d’interprétations qui ouvrent la voie à des actes de répression, parfois sans preuves.

Une sexualité multiple et variée

Ainsi, d’après l’ONG Human Rights Watch, « il suffit qu’un individu soit présumé être homosexuel pour que son arrestation soit justifiée ». L’organisation a également démontré que si la loi punit des actes, elle est utilisée pour arrêter des personnes d’après des rumeurs ou des caractéristiques physiques telles que l’habillement.

Mais la pénalisation de l’homosexualité au Sénégal pose à la fois des problèmes d’ordre socio-historiques et juridiques. D’un point de vue socio-historique, contrairement au discours public, voire nationaliste stigmatisant l’homosexualité comme une importation des Occidentaux en Afrique, la sexualité en Afrique a toujours été multiple et variée. Avant l’arrivée des colons, l’hétérosexualité était une forme d’intimité parmi tant d’autres. De l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique australe, des relations entre personnes de même sexe existaient dans certaines sociétés. Mais ces relations n’avaient pas la même signification et encore moins la désignation actuelle.

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La conception contemporaine du sexe et du genre dans les sociétés postcoloniales africaines est une conséquence de la colonisation ayant érigé l’hétérosexualité en norme dominante sur le continent et pénalisée les relations entre personnes de même sexe au nom de la religion et de la reproduction. Dès lors, l’homophobie en Afrique doit être perçue comme une invention occidentale. On peut à cet effet s’interroger sur la mobilisation de l’hétérosexualité comme variable du nationalisme et justificatif de la rhétorique homophobe.

Pénalisation

Les travaux sur le Sénégal parlent de l’existence de goorjigeen, expression aujourd’hui utilisée pour désigner les homosexuels. Or une approche historique du concept montre également que ce terme a une connotation sexuelle et sociale. Au sens traditionnel, goorjigeen veut dire « efféminé » (un « homme-femme »). Mais il peut également servir à désigner des travestis. Des auteurs qui se sont intéressés à la période coloniale ont décrit des hommes qui s’habillaient en femmes ou des hommes qui dansaient comme des femmes à Dakar ou à Saint-Louis. Les goorjigeen étaient traditionnellement des personnes très appréciées des femmes et étaient respectées dans la société, jusqu’aux premières décennies de l’indépendance. Mais les actes sexuels dans lesquels ils pouvaient être engagés n’entraînaient pas une identification à la catégorie homosexuelle. Ce qui ne remet pas en cause l’existence de la pratique.

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D’un point de vue juridique, la pénalisation de l’homosexualité au Sénégal constitue une violation d’un ensemble d’obligations internationales ratifiées par l’Etat du Sénégal. Parmi ces obligations figurent le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié en 1978, et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHDP), ratifiée en 1982. Ces deux instruments juridiques internationaux sont contraignants parce qu’ils obligent l’Etat sénégalais à protéger et à promouvoir les droits fondamentaux des individus quels que soient le genre et l’orientation sexuelle.

Décriminalisation

Par ailleurs, la Constitution sénégalaise contraint également l’Etat à protéger et à garantir l’ensemble des droits de tous les citoyens. Y compris ceux des personnes catégorisées et identifiées comme lesbiennes, gays, bisexuelles ou transgenre (LGBT). L’article 7 garantit le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de tous les citoyens. L’article 8 formule l’ensemble des libertés individuelles fondamentales, les droits économiques et sociaux.

En dépit de cet arsenal juridique, les homosexuels demeurent une population silencieuse et marginale au Sénégal. L’expression complète de leur citoyenneté passe inéluctablement par une décriminalisation des relations sexuelles entre personnes de même sexe. Une démarche qui permettra à l’Etat sénégalais de se conformer aux conventions internationales qu’il a ratifiées. Ce processus institutionnel doit s’accompagner d’une plus grande liberté accordée aux associations de défense des droits des homosexuels qui, à travers des campagnes de sensibilisation et d’assistance, pourront améliorer les conditions de vie des homosexuels et réduire leur exclusion sociale.

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Au-delà de l’action de l’Etat et des organisations de la société civile, il semble aujourd’hui nécessaire d’interroger les rapports de genre en Afrique. La perception des homosexuels comme des femmes ne traduit pas seulement une logique de subordination, de domination ou de subalternisation des femmes, mais aussi le confinement de leur sexualité à la reproduction. Or la reproduction dans le cadre de la famille hétérosexuelle comme socle de la société fut l’une des clés du processus impérial dans les colonies afin de garantir la pérennité de la main-d’œuvre chez les peuples dominés.

Hégémonie hétérosexuelle

Avec l’arrivée du colon s’est établie une hiérarchie sociale dans laquelle les femmes africaines souffraient d’une triple oppression : celle des hommes blancs, celle des femmes blanches et celle des hommes noirs. Leur rôle fut réduit au travail domestique et à la maternité. Les femmes sont donc devenues des acteurs clés de la construction de l’hégémonie hétérosexuelle. La récurrence de ces représentations dans les sociétés postcoloniales relève d’une situation de colonialité persistante dans les imaginaires autour de la sexualité et des rapports de genre. La décolonisation du savoir et des discours autour du genre est un élément central pour repenser l’homosexualité, dont le sort semble lié à l’infériorisation de la femme.

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Au final, la libération des homosexuels en Afrique passera aussi par l’émancipation complète des femmes de la domination masculine. Si la dépénalisation et le militantisme des ONG sont essentiels, ils ne s’attaquent pas au socle de l’oppression qui est l’hétérosexisme et son idéologie de la reproduction. Raison pour laquelle, même dans les pays d’Afrique où l’homosexualité n’est pas un crime, les homosexuels restent rejetés par la société. La femme est au cœur de l’émancipation des homosexuels.

Boris Bertolt est chercheur doctorant en criminologie à l’Université de Kent (Royaume-Uni).

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